Il était un jour, de pluie ou de grand soleil, je ne sais plus.
Il était un jour, ou une nuit peut-être?
Mes souvenirs sont brouillés, le brumeux sentiment qui m'habitait alors m'a fait perdre la mémoire ou la perception du temps, celui qui défile et celui qui fait plisser les paupières ou tomber la pluie, qui fait les saisons.
Quoiqu'il en soit, ce jour ou cette nuit là, j'ai commencé à voir vraiment.
Plus la moindre cécité n'habitait mes pauvres yeux, si longtemps aveulgles... Aveugles? Non, je dirais malvoyants. Voilà qu'à ce moment là je fus prise de double vue !
Je n'ai pas vu Dieu, ni même de fées, encore moins d'anges ou de diables.
Même mieux : je n'ai rien regardé, et c'est de cette façon que j'ai vraiment vu l'essentiel.
J'ai observé d'abord, à la dérobée. Je n'ai pas honte de dire que j'ai même épié, comme un voyeur à la serrure d'une chambre. J'ai scruté, d'abord très pudiquement car c'était la première fois, les traits de caractères étranges.
Je n'ai pas jugé une seule seconde. J'ai constaté. Mais j'ai regardé d'abord.
J'ai vu tellement de choses... Des grandes faiblesses, de profondes ignorances, tellement de fausses idées reçues, préconçues, voulues... J'ai vu du changement, du renouveau, de la très bonne nouveauté, et quelques détèstables innovations. Quelques petites bricolas qu'on a mal réparé, deux ou trois trucs qui trainaient depuis un moment et que j'ai dû ranger, j'ai ramassé des cadavres de petites filles qui m'habitaient et que j'avais tenté de faire vivre par dessus tout, sans grand résultat.
Et j'ai pû apercevoir, ou plutôt, j'ai entendu, des hurlements, des vérités criardes.
Quelques mensonges. La culpabilité.
Mais toujours l'essentiel.
Depuis que je ne suis plus aveugle, je vis et je vois pleinement.
Mais je reste parfois borgne, ça me rassure et ça m'évite de plisser les yeux quand ce que l'on m'offre à voir me déplaît.